De la question de l’adaptation des savoirs agricoles résilients dans un contexte de changement climatique en Côte d’Ivoire : cas des paysans senoufo du département de Katiola

Résumé

La crise environnementale actuelle affecte profondément les activités agricoles, notamment dans le Département de Katiola où la rareté des pluies entraîne une baisse des rendements. Toutefois, malgré cette crise, les paysans continuent de mobiliser des savoir-faire agricoles ancestraux pour cultiver des produits comme l’igname, le néré, le mil et l’arachide. Ce constat soulève la question suivante: comment les paysans sénoufo parviennent-ils à adapter leurs savoirs-faire agricoles pour faire face aux effets de la crise environnementale ? L’hypothèse émise est que l’adaptation des savoir-faire agricoles repose sur un fort ancrage dans les valeurs socioculturelles. L’objectif principal de cette étude est de connaître les facteurs explicatifs de la résilience des savoirs agricoles face aux effets de la crise environnementale. Cette étude s’appuie sur une approche qualitative, mobilisant différentes techniques de collecte des données, à savoir : la recherche documentaire, l’échantillonnage, l’entretien semi-directif et l’observation directe. Au total, 35 paysans ont été interrogés. Le principe de saturation empirique des données nous a permis de mettre fin à la prise des informations. L’analyse repose sur deux approches théoriques : la théorie de la résilience de Cyrulnik et celle de la socialisation d’Émile Durkheim. Les résultats obtenus révèlent d’une part que les paysans mobilisent un ensemble de savoir agricole traditionnel en réponse à la variabilité pluviométrique, à savoir : l’apport des offrandes aux divinités à chaque étape du processus de production agricole (défrichage, semailles et récolte) la modification du calendrier agraire, la technique de succession des cultures, la fertilisation des terres par les pailles ou les feuilles, et la production endogène de semences. D’autre part, ils montrent que ces pratiques agricoles se maintiennent et se perpétuent de génération en génération par le canal du processus de socialisation.

Abstract

The current environmental crisis is profoundly affecting agricultural activities, particularly in the department of Katiola where the scarcity of rainfall is leading to a drop in yields. However, despite this crisis, farmers continue to mobilize ancestral agricultural know-how to grow products such as yams, locusts, millets and groundnuts. This observation raises the following question: How are Tagbana (Sénoufo) farmers managing to adapt their agricultural knowledge to cope with the effects of the environmental crisis?   The hypothesis put forward is that the adaptation of agricultural know-how is based on a strong anchoring in socio-cultural values. The main objective of this study is to know the explanatory factors of the resilience of agricultural knowledge to the effects of the environmental crisis. This study is based on a qualitative approach, mobilizing different data collection techniques, namely: documentary research, sampling, semi-structured interviewing and direct observation. A total of 35 farmers were interviewed. The principle of empirical data saturation allowed us to put an end to the collection of information. The analysis is based on two theoretical approaches: Cyrulnik's theory of resilience and Émile Durkheim's theory of socialization. The results obtained reveal, on the one hand, that the peasants mobilize a set of traditional agricultural knowledge in response to rainfall variability, namely: the contribution of offerings to the deities at each stage of the agricultural production process (land clearing, sowing and harvesting), the modification of the agrarian calendar, the technique of crop succession, the fertilization of the land by straw or leaves, and endogenous seed production. On the other hand, they show that these agricultural practices are maintained and perpetuated from generation to generation through the socialization process.

Introduction

La pratique de l’agriculture constitue la principale source de revenu des populations des zones rurales en Côte d’Ivoire.  Selon la Banque Africaine de Développement (2024, p. 20), le taux d’emploi dans ce secteur en 2021 était de l’ordre de 45 % par rapport au total des emplois en Côte d’Ivoire, pour une valeur ajoutée de 17,5 % du PIB et une productivité relative du travail de 27,5 %. Cependant, les effets du changement climatique constituent une menace de plus en plus perceptible pour la viabilité des ménages de la communauté rurale, qui vivent principalement des activités agricoles et de l’exploitation des ressources naturelles (eau, le bois de chauffe, le karité et le néré).   Cet amenuisement des ressources naturelles affecte la survie de ces communautés et les expose à l’insécurité alimentaire et la pauvreté (P.N. KABORE et al, 2019, p. 1). En effet, la modification graduelle des températures et des précipitations ainsi que la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes devraient se traduire par des pertes de récolte, la mort d’animaux d’élevage et autres pertes de biens de production, qui menacent autant la production vivrière, que l’accès, la stabilité et l’utilisation des ressources alimentaires (HAMANI, 2007 cité par P.V. VISSOH et al, 2012, p. 480). Et cela parce que les conditions de production agricole sont rendues de plus en plus difficiles par les aléas climatiques (CAQUET, 2014, cité par J.B. VODOUNOU, et al 2016, p. 1).

Dans le Département de Katiola, les paysans Tagbana s'appuient sur un riche savoir-faire agricole traditionnel pour défricher, labourer, semer et cultiver des denrées essentielles telles que l'igname, le néré, le mil, le riz et l'arachide. Ces pratiques visent à augmenter leurs rendements et à améliorer leurs conditions de vie. Cependant, ils sont confrontés à des fléaux récurrents, notamment la récession pluviométrique, qui impactent directement leurs modes de production et d'alimentation. Face à ces défis climatiques, les communautés Tagbana, à l’instar des autres paysans ivoiriens, développent collectivement des stratégies d'adaptation, qui se traduisent par une diversification de leurs pratiques culturales, de leurs ressources et de leurs habitudes alimentaires (Y.T. BROU et al, 2005, p. 534).

La communauté Tagbana appartient au grand groupe ethnique Sénoufo résidant dans la région nord de la Côte d’Ivoire. Elle peuple la partie sud du pays, d’où l’appellation de Sénoufo du sud. Les Tagbana habitent le département Niakaradougou et celui de Katiola, dont la superficie est estimée à 9420 km², soit 2,9% du territoire national ivoirien. Tout comme la plupart des sociétés africaines, la parenté constitue l'élément référentiel de l'organisation socio-politique des Tagbana. Ceux-ci ont construit une hiérarchie qui part du père au chef de tribu en passant par le chef de famille, le chef de village. Les Tagbana constituent une société qui vit principalement de l'agriculture. D'où la prépondérance du foncier en tant que substrat principal de la production économique (A.A. AGNISSAN, 1997).

Plusieurs études ont révélé qu’en réponse aux conséquences néfastes du changement climatique, les paysans africains ont adopté des stratégies d’adaptation.  Par exemple, au Burkina Faso, les stratégies les plus répandues, selon M. OUEDRAOGO et al., (2010, p. 94) sont : l’adaptation variétale, l’utilisation des techniques de conservation des eaux et des sols (CES), l’utilisation de la fumure organique et la modification des dates de semis. Dans la localité de Dabou situé dans la partie sud de la Côte d’Ivoire, les types de réponses apportées par les paysans face aux contraintes pluviométriques sont également la modification locale du calendrier, l’usage des pailles pour la fertilisation des sols et la rétention d’eau dans des digues ou caniveaux (V. MOUROUFIE et al, 2020, p. 47).

Tous ces travaux de recherche réalisés à ce jour ont certes permis d’appréhender les perceptions du changement climatique, ses impacts environnementaux et agricoles, et les mesures d’adaptation du monde paysan. Cependant, la dimension relative à l’adaptation et à la transmission de ces savoirs agricoles n’a pas véritablement été abordée.  C’est pourquoi, nous tâcherons d’aborder cette dimension dans cette étude. En effet, nonobstant la variabilité pluviométrique, les paysans Tagbana continuent de mobiliser leurs savoirs agricoles pour faire face au changement climatique. 

Au regard de ce constat, nous nous sommes posé la question suivante : Comment les paysans Tagbana (Sénoufo) parviennent-ils à adapter leurs savoirs agricoles pour faire face aux effets de la crise environnementale ?

En réponse à cette question, nous avons émis l’hypothèse suivante : l’adaptation des savoir-faire agricoles chez les paysans Sénoufo en vue de l’atténuation des effets de la crise environnementale s’explique par leur attachement aux valeurs socioculturelles (la croyance aux divinités et la pratique du poro). Tel est l’enjeu de cet article. Il vise à connaître les facteurs explicatifs de la résilience des savoirs agricoles face aux effets de la crise environnementale.

Donc, il s’agira d’articuler les résultats autour des points suivants :

  1. Les savoirs agricoles résilients des paysans Tagbana face au changement climatique,
  2. L’acquisition et la transmission des savoir-faire agricoles en pays Tagbana

Catégorie de publications

Date de parution
30 oct 2025