Logements sociaux à Bouaké (Côte d’Ivoire) : qui construit, et pour qui ?

Résumé

La ville de Bouaké connait une croissance à la fois spatiale et démographique. Sa population est passée de 536 189 habitants en 2014 à 832 371 habitants en 2021 (INS, 2014 ; 2021) avec une densité de 470 hab./km2. Cette augmentation de la population engendre plusieurs besoins parmi lesquels figure le manque de logement. Pour pallier ce besoin, les particuliers s’efforcent à bâtir plusieurs logements et sont épaulés parfois par certaines sociétés immobilières qui essaient de réaliser des logements dits « sociaux » pour le bien-être de la population. La question des logements sociaux étant aujourd’hui au cœur des débats politiques, le gouvernement ivoirien affirme en faire l’une de ses priorités. Cependant, le constat est amer de savoir que ces logements sociaux ne sont pas à la bourse de la classe pour laquelle étaient destinés ces logements. Cette étude vise à analyser les logiques d’appropriation des programmes de logements sociaux par les acteurs (réalisateurs et bénéficiaires). La carte de lotissement constitue essentiellement le matériel utilisé. L’appareil photo numérique, les logiciels Excel et Qgis 3.16 constituent les outils utilisés pour mener cette recherche. La méthodologie s’est appuyée sur la recherche documentaire et les enquêtes de terrain. Les résultats obtenus montrent que la réalisation des logements sociaux à Bouaké échoit à quatre sociétés immobilières depuis l’indépendance jusqu’aujourd’hui. En plus, 82 % des logements sociaux réalisés ces deux dernières décennies profitent pratiquement à la catégorie de classe aisée. Cette classe aisée achète ces logements, les modifient à sa guise au détriment de la classe moyenne qui était la cible initiale de ces projets.

Abstract

The city of Bouaké is experiencing both spatial and demographic growth. Its population has grown from 536,189 inhabitants in 2014 to 832,371 inhabitants in 2021 (INS, 2014; 2021) with a density of 470 inhabitants per km². This increase in population has created several needs, including a shortage of housing. To meet this need, individuals are striving to build more housing and are sometimes supported by certain real estate companies that are trying to build so-called "social" housing for the well-being of the population. With the issue of social housing now at the heart of political debate, the Ivorian government has made it one of its priorities. However, it is bitterly disappointing to note that these social housing units are not affordable for the class for which they were intended. This study aims to analyse the logic behind the appropriation of social housing programmes by the actors involved (developers and beneficiaries). The subdivision map is essentially the material used. The digital camera, Excel and Qgis 3.16 software are the tools used to conduct this research. The methodology was based on documentary research and field surveys. The results show that the construction of social housing in Bouaké has been carried out by four real estate companies since independence until today. In addition, 82% of the social housing built in the last two decades has benefited mainly the wealthy class. This wealthy class buys these homes and modifies them as they see fit, to the detriment of the middle class, which was the initial target of these projects.

Introduction

Se loger constitue une fonction essentielle de la ville. Cependant, la croissance démographique dans les centres urbains avec son corollaire de besoins met en péril cette fonction. « La plupart des villes des pays des Suds sont confrontées à « une crise du logement » » (I. SORY, S. LINGANI, G. KORBEOGO, 2015, p. 259). Cette situation est d’avantage manifeste en Afrique car, selon SHELTER AFRIQUE (2019, p.1), la majorité des pays africains se retrouvent avec un énorme arriéré de logements et la demande de logements dépasse rapidement l’offre avec l’augmentation de l’exode. « Dès lors, une série d’acteurs redéploie ou développe des projets d’aménagement, à commencer par les États eux-mêmes. C’est dans ce cadre que sont lancés de nouveaux programmes de promotion et de construction de logement dit « social » » (A. BIEHLER, A CHOPLIN et M. MORELLE, 2015, p.1).

La Côte d’Ivoire n’est pas en marge de cette politique de logements. Déjà dès son accession à la souveraineté nationale, elle a entrepris plusieurs projets de développement du logement entre les années 1970 et 1980 (AFFORDABLE HOUSING INSTITUTE, 2016, p.64). Ces projets étaient confiés à deux sociétés immobilières parapubliques à vocation sociale à savoir la Société Ivoirienne de Construction et de Gestion Immobilière (SICOGI) et la Société de Gestion Financière de l’Habitat (SOGEFIHA). Leurs activités étaient majoritairement financées par l’Etat, et ont produit des logements sociaux et économiques (R. PARENTEAU et F. CHARBONNEAU, 1992 cités par YAO K. R., 2019, p. 8). Cependant, l’avènement de la crise économique des années 80 a contraint le gouvernement a arrêté de subventionner le logement (AFFORDABLE HOUSING INSTITUTE, 2016, p. 64). Par conséquent, la demande sociale en logements est devenue un défi à relever dans le nouveau contexte marqué par la libéralisation du marché foncier et immobilier (K. S. K. YEBOUE, J. K. KRA et E. A. C.T. MEL, 2017, p. 20). Pour pallier ce déficit, l’Etat ivoirien à travers le Ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme, s’est donné comme missions prioritaires, depuis plus d’une décennie, d’améliorer les services et outils de planification et de gestion urbaine, de faciliter à chaque ivoirien l’acquisition d’un logement décent et de réglementer le secteur de l’habitat (MCLU, 2022, p. 3). Ainsi, initié, depuis 2011, le Programme Présidentiel de Construction de Logements Sociaux et Économiques (PPLSE), qui avait pour objectif initial de réaliser 60 000 logements, est porté à 150 000 unités sur la période 2021-2025.

Bouaké, deuxième ville du pays n’est pas en reste de ce programme de logements sociaux. Ainsi, depuis 2016, le projet de construction des logements sociaux de SICOGI 2 à Ahougnassou et de la cité Oribat au quartier Bobo ont débuté et se sont achevés en 2019. Aussi, lors de la caravane de l’ADU en Juin 2025 à Bouaké, monsieur Bruno KONÉ, Ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme annonçait que 1520 logements seront construits sur une assiette foncière de 16 hectares à Ahougnasou 2. Il a également affirmé que : « Le programme de logements à Bouaké propose une offre accessible : de la location simple pour les jeunes et les ménages modestes, et de la location-vente pour favoriser l’accès progressif à la propriété. L’objectif est clair : permettre à chacun, quel que soit son niveau de revenu, d’accéder à un habitat digne, sécurisé et intégré dans un environnement urbain structuré ». A en croire les propos de monsieur le Ministre, ces logements seraient destinés aux personnes de revenus modestes. Cependant, la réalité sur le terrain est tout autre. Fort de tout ce qui précède, il est impérieux de se demander qui construit les logements sociaux à Bouaké ? Et pour qui ces logements sont construits ? En d’autres termes, quelles sont les logiques d’appropriation des logements sociaux par les acteurs bâtisseurs comme acquéreurs ? Répondre à ces interrogations revient à analyser la nature des promoteurs immobiliers des logements sociaux et aussi à dresser la typologie des bénéficiaires de ces logements.

Catégorie de publications

Date de parution
31 déc 2025